bcazeau
Sénateur de la Dordogne

"Cela peut se passer partout'


Rédigé le Mercredi 4 Avril 2018 à 12:09 | Lu 15 commentaire(s)


Président de la commission d'enquête sur l'organisation et les moyens des services de l'État pour faire face à l'évolution de la menace terroriste après la chute de l'État islamique, j'ai accordé un entretien au journal "la Dordogne libre", le lundi 26 mars 2018, sur l'attentat terroriste de Trèbes qui a fait quatre morts, vendredi 23 mars, dans l'Aude.


Dordogne Libre : L'acte terroriste à Trèbes a montré que les zones rurales n'étaient pas épargnées par les menaces d'attentats : pensez-vous que ce type d'attaques peut se dérouler partout sur le territoire ?

Bernard Cazeau : « Cela peut se passer absolument partout. Être dans une petite ville rurale ne change rien. On estime qu'il y a 25 000 personnes radicalisées en France. Il y en a un certain nombre en Dordogne [Ndlr : une trentaine selon les forces de l'ordre]. Les gens ne se rendent pas compte que l'on vit dans un monde dangereux. La crainte en France, c'est de voir des réactions endogènes, des types seuls qui se radicalisent parfois en quelques mois et qui passent à l'acte. »

DL : Est-ce que la menace a changé avec la fin du califat de Daesh ?

B. C. : « Aujourd'hui, la plus grande menace est d'ordre endogène avec des gens qui vivent au milieu de la population. On est moins sur des retours de Syrie ou d'Irak et plus sur des personnes qui se radicalisent sur place pour diverses raisons et peuvent passer à l'acte. »

DL : C'est le principe du loup solitaire...

B. C. : « Oui. Ce sont les profils les plus dangereux car s'ils sont plusieurs individus à projeter de faire un attentat, les services de renseignements peuvent davantage les détecter. Quelqu'un de solitaire, il est souvent mutique. C'est plus difficile de le détecter. Surtout qu'on a affaire à des gens qui ne sont pas forcément très religieux : ils vont à la mosquée de temps en temps mais ils s'en méfient car tout ce qui était excessif dans les discours a disparu des mosquées. Ils se bourrent surtout le crâne sur Internet. »

DL : Peut-on dresser un type de profil des éventuels terroristes ?

B. C. : « On voit surtout des petits dealers qui se radicalisent mais il ne faut pas croire que ce sont des gens pauvres ou qui n'ont pas fait d'études. Les profils sont divers. C'est surtout qu'à un moment donné, pour des raisons qui sont difficiles à apprécier à notre niveau, ils se disent que la vie ne mérite plus d'être vécue, que l'apologie du Djihad devient la leur et qu'ils sont prêts à mourir pour un combat religieux. Il y a aussi des eaux dormantes qui restent calmes pendant quatre ou cinq ans mais dont le but est toujours de détruire. »

DL : Daesh dispose-t-il toujours de moyens importants ?

B. C. : « Non, Daesh est très décimé au niveau de ses structures et de ses moyens financiers. Mais il y a encore une troupe de militants diffus dans le monde entier. Aujourd'hui, on sait que leurs hommes se redéploient en Afghanistan, reviennent sur leurs bases en Tchétchénie et dans le Caucase, ou parviennent jusqu'au Sahel. Ce sont les femmes et les enfants qui veulent revenir en France et tous ces retours sont judiciarisés. »

DL : La Libye est-elle aujourd'hui le carrefour stratégique du terrorisme ?

B. C. : « La situation de la Libye est très inquiétante, c'est le nid de tous les trafics. J'étais à Djibouti il y a quelques jours et là-bas, il passe une douzaine de combattants par jour dans le delta pour rejoindre la Libye ou le Sahel via l'Éthiopie. Ces combattants se dissolvent ensuite dans des groupes existants pour échapper aux recherches. Ils sont capables de changer de forme, de couleur pour attendre leur heure. »

DL : Le débat sur les fichés S revient à chaque attentat : le système de surveillance est-il efficient à vos yeux ?

B. C. : « On ne peut pas enfermer tous les gens qui se sont radicalisés, ni les renvoyer tous chez eux, sachant que la plupart sont Français. Il y a eu beaucoup de projets d'attentats qui ont été déjoués, des gens qui ont été neutralisés même si cela ne se sait pas forcément. Mais il y en a toujours un qui peut échapper aux radars. Dans la masse de gens, c'est comme chercher une aiguille dans une botte de foin. »

Propos recueillis par Julien Coutenceau



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